Hispania Sacra 76 (154)
ISSN-L: 0018-215X, eISSN: 1988-4265
https://doi.org/10.3989/hs.2024.1253

Revue de / Review of: Martínez Gázquez, José y Fernando González Muñoz (eds.), Alchoran siue lex Saracenorum. Petro Cluniaciensi Abbate precipiente a Roberto Ketenenso translatus. Glossae in Alchoran fortasse a Petro Pictauiense redactae, Colección Nueva Roma, 55, Madrid, Consejo Superior de Investigaciones Científicas, 2022, 580 págs. ISBN: 978-84-00-11041-3.

 

Avec cette édition très attendue de la fameuse traduction latine du Coran exécutée par Robert de Ketton (avec l’aide d’au moins un informateur nommé Muḥammad) pour l’abbé de Cluny Pierre le Vénérable en 1142-1143, c’est une longue et fructueuse séquence d’études sur cette première traduction latine du Coran, d’une importance fondamentale pour comprendre le développement des savoirs sur l’Islam dans le monde chrétien occidental, qui se termine. Menée à bien par deux grands spécialistes du développement des savoirs sur l’Islam, des traductions arabo-latines et des cultures mozarabes dans la péninsule Ibérique, cette entreprise a bénéficié du développement exponentiel des études de pointe sur les traductions médiévales et renaissantes du Coran qui a caractérisé la période 2001-2021, études qui ont apporté une moisson d’éléments sur le contexte et les modalités de rédaction, mais aussi sur l’histoire textuelle postérieure de ce premier « Coran latin ». Aussi ce livre est-il bien plus qu’une édition classique (par ailleurs admirablement menée) d’un texte dont la célébrité n’est pas seulement due à son intérêt intrinsèque, mais aussi à sa popularité médiévale et moderne : cette première traduction latine connut en effet un succès notable, les vingt-cinq manuscrits subsistants, les fameuses éditions imprimées de Bibliander de 1543-1550 et les compilations et traductions qui en dérivèrent à l’époque moderne suggérant une diffusion large vers 1500. Si le Coran latin plus tardif de Marc de Tolède a également eu une certaine diffusion manuscrite, c’est incontestablement celui de Robert de Ketton qui a joué le plus grand rôle dans l’Europe d’avant 1580, en dépit de plusieurs tentatives précoces pour remplacer cette traduction réputée fournir un texte tendant à la paraphrase, et présentant des particularités qui l’éloignent des Corans « standards », comme sa fameuse division en 123 sourates.

Avant de présenter le contenu du livre et d’en commenter certains aspects, rappelons les caractéristiques du dossier. Cette première traduction latine du Coran fut exécutée dans le contexte de préparation d’un dossier polémique antimusulman (le corpus « islamolatin ») à l’instigation de Pierre le Vénérable. La préparation de ce dossier, fruit probable d’un accord entre le roi de Léon-Castille et l’abbé de Cluny, s’inscrivit dans l’élaboration d’une idéologie de combat liée à la Reconquista et aux offensives chrétiennes en méditerranée. Cette traduction a été très longuement négligée par la recherche en raison de ce que l’on considérait comme son inexactitude : la division du texte en 123 sourates (contre les 114 canoniques), les très grandes libertés apparentes prises avec le texte arabe, l’élaboration dès le début du XIIIe siècle d’une traduction bien plus fidèle (celle de Marc de Tolède), tout cela semblait reléguer le travail de Robert de Ketton dans la catégorie des « essais ratés ». Il a fallu attendre le tournant des années 2000 pour voir s’opérer une réévaluation accélérée par les travaux de Th. Burman, soulignant qu’une étude fine du texte montrait une connaissance des traditions musulmanes bien meilleure que ce que l’on avait supposé. Une meilleure prise en compte des spécificités de la traductologie médiévale a par ailleurs permis d’éclairer maint choix de Robert de Ketton, de son informateur et du ou des réviseur(s) du texte. La traduction kettonienne, avec les gloses sans doute quasi contemporaines qui l’accompagnent dans une partie de la tradition manuscrite, apparaît aujourd’hui comme le miroir fascinant d’une entreprise de transmission culturelle sophistiquée. Une partie des paraphrases du texte original s’explique par la prise en compte de l’exégèse musulmane, et la sophistication du style latin reflète l’intérêt d’un travail mené sans doute dans un temps très bref, mais dont une meilleure compréhension des conditions d’élaboration permet de souligner la qualité. Enfin, l’étude de l’ensemble de la tradition manuscrite (et de la tradition imprimée d’époque moderne) conduit à souligner l’importance de la vie du texte à travers les siècles : pour différentes raisons (force d’inertie, abondance des manuscrits), ce Coran est resté au centre des opérations de diffusion de savoirs sur l’Islam jusqu’en pleine époque moderne, et l’étude de sa tradition manuscrite permet de reconstituer de nombreux aspects de cette histoire.

L’intérêt de ce livre, qui édite scientifiquement ce texte célèbre, est double. Les auteurs présentent non seulement une édition qui s’appuie sur l’ensemble de la tradition manuscrite (à la réserve d’un manuscrit copié sur l’édition de Bibliander), donnant un stemma probablement définitif (sauf découverte d’autres témoins). Cette édition (pp. 203-556), présentée clairement, comprend par ailleurs l’ensemble des nombreuses notes marginales et interlinéaires de haute époque contenues dans le manuscrit Paris BnF Arsenal 1162 (le manuscrit initial assemblé à Cluny), sans doute dues pour partie à Robert de Ketton, pour partie à Pierre de Poitiers et partiellement répercutées par la tradition manuscrite. Elle est complétée en appendice par l’édition du prologue de Robert de Ketton à la traduction de la Chronica mendosa, et par une série d’index (des noms et des lieux apparaissant dans la traduction coranique, des termes arabes simplement transcrits dans la traduction, de termes médiolatins, pp. 563-573).

Au-delà de l’importance de ce travail qui met enfin un texte solide à disposition des historiens étudiant le discours de la chrétienté latine sur l’Islam entre 1143 et 1750 (car l’influence de la traduction kettonienne se prolonge en fait très tard), c’est toutefois la série d’études introductives qui donne à ce volume sa véritable valeur. Dans ces quelques 200 pages, c’est une véritable histoire « socio-textuelle » de la naissance, de la diffusion et de la réception du texte qui est menée à bien. Une première partie introductive (« El conocimiento del Corán en la Europa occidental (700-1143) », pp. 15-22) présente de manière synthétique ce que nous savons sur la connaissance du texte sacré de l’Islam en Europe chrétienne latine avant la traduction kettonienne. La seconde partie (« El corpus islamolatinum : historia, autores y obras », pp. 23-32) reconstitue les étapes de création du Coran kettonien, partie du projet global clunisien de formation d’un dossier « islamolatin » créé entre 1142-1143 (avec de possibles retouches jusqu’en 1146) à la demande de l’abbé Pierre le Vénérable. On y précise les étapes du voyage de Pierre en Hispanie, la teneur du dossier islamolatin et la responsabilité des différents membres de l’équipe réunie pour le construire dans l’élaboration des textes (dont la prise en compte est nécessaire pour préciser la signification de la traduction coranique et son histoire textuelle ultérieure). Les phases d’élaboration du corpus sont reconstituées (en rejetant nombre d’hypothèses initiales de M.-T. D’Alverny, pionnière dans ce secteur de la recherche mais dont les travaux peuvent être désormais considérés comme dépassés). Le manuscrit de la bibliothèque de l’Arsenal (A) apparaît désormais comme le fruit d’une opération menée en deux temps, en Hispanie puis au nord des Alpes.

La troisième partie (III. « El Alchoran de Roberto de Ketton », pp. 33-60) s’attaque à l’analyse de la traduction proprement dite, telle que les travaux de José Martínez Gázquez, Thomas Burman et d’autres l’ont restituée dans sa complexité. Il est à présent possible de préciser de modèle de Coran arabe utilisé, de discuter sans préjugé les techniques, qualités et limites de la traduction-paraphrase, intégrant des éléments pris à l’exégèse musulmane et présentant une stratégie stylistique complexe. Cette partie détaille également les conditions de la révision finale du texte, faite par un non-arabisant, sans doute Pierre de Poitiers, visible dans le ms. A, ainsi que celles de création du jeu de notes remontant au milieu du XIIe siècle répercuté par une partie de la tradition. Elle analyse enfin le discours traductologique de Robert de Ketton.

C’est toutefois sans doute la quatrième partie (IV. « La tradición manuscrita », pp. 61-142) qui présentera le plus d’intérêt pour les historiens. Ici, les éditeurs ne se contentent pas de décrire les manuscrits conservés, d’établir un stemma et de donner des éléments précieux sur les nombreux témoignages de manuscrits perdus, dont certains, tel le manuscrit du couvent dominicain de Pera et la copie qui en fut faite pour Jean de Raguse en 1437, sont essentiels pour comprendre l’histoire de la diffusion du texte. Ils opèrent une reconstitution de cette histoire aussi passionnante que fondamentale, dans la mesure où la circulation et la diffusion des copies de la traduction kettonienne a été étroitement liée, particulièrement au XVe siècle, à la poursuite des activités de lecture mais aussi de traduction du Coran en milieu latin, notamment autour des figures de Nicolas de Cues et de Juan de Segovia, mais aussi plus généralement, du concile de Bâle. L’histoire du manuscrit perdu de Jean de Raguse (pp. 118-123), liée aussi bien aux travaux de Juan de Segovia qu’à l’édition de Bibliander, ou celle du manuscrit Paris BnF 3669, également liée à l’activité de Juan de Segovia, et fruit d’une révision exécutée à partir de manuscrits appartenant aux deux branches majeures de la traduction, sont à cet égard significatives : les manuscrits perdus et survivants de la traduction kettonienne ont joué un rôle actif dans la réélaboration des savoirs sur l’islam, avec une vie textuelle tout à fait originale dans la longue durée. Le fait est magistralement confirmé par la cinquième partie sur les éditions de Theodor Bibliander (V. « Las ediciones de Theodor Bibliander », pp. 143-152), qui offre des perspectives nouvelles sur l’utilisation des manuscrits bâlois par l’humaniste, et par la sixième partie, synthèse sur la réception de l’Alchoran jusqu’en 1550 (VI. « La recepcíon del Alchoran (1150-1550) »), débouchant sur la création d’épitomés latins et la traduction italienne de Castrodardo-Arrivabene. On regretterait que cet essai introductif ne présente pas quelques pages de plus sur l’élaboration, la circulation et l’impact des autres traductions modernes médiatement dépendantes de la version kettonienne jusqu’au début du XVIIIe siècle, mais tous les éléments sont donnés au lecteur pour poursuivre cette enquête. Soulignons qu’à travers le nombre de points discutés, depuis la chronologie exacte de création de la traduction jusqu’aux conditions et étapes des exploitations dans le milieu des kabbalistes judéo-chrétiens (Pico, Flavius Mithridate) et de la préparation de l’édition de Bibliander, ces deux cents pages introductives, closes par une riche bibliographie, offrent bien plus qu’une synthèse. Elles proposent de nombreuses hypothèses et suggèrent de nouvelles perspectives.

Le volume, beau, bien conçu, et d’un maniement aisé, souffre peut-être d’une ou deux carences mineures. Un index des noms d’acteurs de cette histoire mentionnés dans les études introductives aurait ainsi été utile pour obtenir une vision globale des possesseurs de ces traductions (de Jean de Raguse à Catherine de Médicis). Le chapitre introductif présente quelques instabilités typographiques initiales (caractères spéciaux ayant fait sauter partie des italiques dans des termes arabes) qui seront facilement corrigées lors d’une seconde édition. Peut-être le contraste entre la péninsule Ibérique, lieu de contacts intensifs entre islam et monde latin, et ce que les auteurs appellent « l’Europe centrale » avant la première croisade est-il légèrement exagéré : je pense à ce que les travaux de Nora Berend ont révélé sur l’importance des communautés musulmanes dans la Hongrie arpadienne (cette présence n’ayant, il est vrai, pas donné lieu à l’élaboration de corpus islamolatins conservés analogues à ceux qui fleuriront à partir des savoirs élaborés en contexte ibérique). Enfin, on aurait aimé que, comme dans la synthèse de Th. Burman, un cahier d’illustrations permette de visualiser certaines particularités des manuscrits discutées (caricatures de Mahomet, gloses marginales et interlinéaires).

Ces vétilles n’ont toutefois pas grande importance face à l’incontestable réussite d’un projet complexe, chronophage, et d’intérêt majeur pour l’histoire culturelle de l’Europe médiévale et moderne. Cette édition, qui est aussi comme on l’a dit une véritable histoire intellectuelle, sociale et textuelle de la première et de la plus importante traduction latine du Coran, remplit heureusement son objet. Il faut souhaiter qu’elle soit utilisée bien au-delà du cercle des spécialistes des traductions arabo-latines, par tous ceux qu’intéresse l’histoire des relations islamo-chrétiennes et des savoirs chrétiens sur l’Islam au Moyen Âge et à l’époque moderne.